Les nouvelles aventures de Beyrilou

Ce matin-là, Beyrilou s’était levée avec l’étrange sensation que tout avait changé. Ce n’était pas simplement comme si s’annonçait une journée un peu plus gaie que d’habitude. Non, c’était véritablement différent. Elle ressentait au plus profond d’elle-même une formidable énergie. Si elle avait pu la décrire, elle aurait certainement raconté qu’une immense vague l’avait traversée et nettoyée au moment même où elle se mettait debout.

Beyrilou n’était pas malheureuse, elle avait même plutôt une vie que ses amis qualifiaient de bien remplie et même utilement remplie. Mais elle, elle se sentait souvent flottante, entre deux eaux. Les chantiers qu’elle menait lui apportaient beaucoup de satisfaction mais elle se demandait souvent ou était passée la passion. Elle se voyait tout en résistance face aux multiples assauts d’un monde qu’elle avait de plus en plus de mal à comprendre. Mais ce matin, rien n’était comme hier.

Elle prit son café debout l’épaule appuyée contre la fenêtre, le regard perdu sur les toits de la ville. Et les minutes passaient, sans que rien ne vienne souffler cette petite flamme venue de nulle part, née d’une grande vague, un matin pourtant comme les autres. La voix lancinante de la raison qui lui chuchotait sans cesse d’aller plus vite, d’être plus efficace, de ne pas lambiner parce qu’il y a tant à faire dans une journée, cette petite voix était étrangement silencieuse. Ou plutôt, Beyrilou commençait à deviner que la grincheuse rengaine était en pleine métamorphose. Pour l’instant ce n’était qu’une mélodie lointaine aux paroles inarticulées mais elle la devinait mâtinée de curiosité et d’optimisme.

Une heure entière s’écoula sans qu’elle ne fit le moindre mouvement. Son café désormais froid à la main, elle reprit lentement ses esprits pour aller s’asseoir à son bureau. Elle alluma la lampe qui lui tenait lieu de compagne pendant ses longues soirées de travail et elle ne put résister à l’envie de lui parler. Elle partit alors dans un monologue joyeux, apologie des plaisirs simples qui méritent à tout instant un merci. Merci la lampe et le filament surchauffé de l’ampoule qui a tiré sa révérence pour des remplaçants moins gourmands, merci le stylographe universel qui traverse les âges et les cultures, merci la marguerite aimée un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, pas du tout…

Comme elle se sentait bien. Quelle drôle d’espèce que l’homme pensa Beyrilou. Un jour chagrin, un jour mutin. Mais comment sera-t-elle demain ? Elle chassa rapidement cette idée de peur que ne disparaisse d’un coup cette formidable légèreté qui l’accompagnait depuis qu’elle avait repoussé sa couette et s’était jetée dans la mêlée ce matin. Ni douleur, ni frayeur, plus de guerre, ni intérieure, ni extérieure, fini l’éternel affrontement des sexes, bonjour le masculin uni au féminin.

Beyrilou enfila son manteau d’hiver et partit pour une longue promenade dans les rues de la capitale désertée le temps des fêtes. Marcher avait pour elle la vertu de lui permettre de dialoguer avec elle-même. Son regard attrapait une image et son cerveau s’envolait. Aujourd’hui elle voulait savoir si l’euphorie se prolongerait. Alors, elle marcha longtemps dans l’air glacé, les mains enfouies dans ses poches profondes, le nez gelé, se recouvrant parfois la tête de sa grande écharpe en laine. Elle commença par descendre la butte pour se retrouver sur le boulevard tellement bruyant habituellement et si calme aujourd’hui. Elle le remonta jusqu’à l’hôpital et pensa à tous ceux qui s’éteignent ici, sans descendance, faisant tomber dans l’oubli des lignées pourtant insubmersibles. L’un vient, l’autre arrive, le premier passe, le second aussi. La grande dame ou l’illustre figure de cinéma, elle sera peut-être l’une, peut-être l’autre, sans doute encore une autre. Mais elle laissera sa place, comme les autres.

Elle souriait. Pourquoi s’en faire. Aujourd’hui, c’était évident. Elle était là, elle était ce qu’elle était. Ni plus ni moins. Rien n’avait de sens, mais chacun avait sa place. La sienne ? Ce n’était rien de plus que celle qu’elle occupait. Elle y était bien, elle y était mal ? Aucune importance, elle y était et c’est ce qui comptait. Ses pas finirent par la ramener chez elle. Les premières étoiles s’allumaient dans le ciel, la lune jetait une lumière cotonneuse. C’était le moment pour Beyrilou d’allumer sa bougie. Elle regarda la flamme danser et se souhaita une belle année. Aussi belle que ce premier janvier.