Mon couple mourra aujourd’hui

coupleLe narrateur…

Bon Papa et Bonne Maman. Le couple qui a fait rêver treize petits enfants. Bonne Maman, tes yeux qui s’emplissaient de douceur quand tu nous parlais de ton Jacques. Il t’avait été présenté, tu étais très jeune, 19 ans seulement. Deux mois plus tard vous étiez fiancés et mariés un an plus tard. Tu avais laissé tomber tes études de pharmacie pour le suivre à Metz. Fallait-il que tu sois amoureuse pour abandonner sans regret ta Corrèze natale, ses châtaignes, ses cèpes, tes folles courses à vélo dont tu nous parlais si souvent.

Du Grand Est au Pays basque, vous avez traversé toute la France au gré de ses mutations à l’inspection des finances publiques. Malheur à celui qui dézinguait les fonctionnaires ; ton mari avait tellement travaillé qu’à lui seul il rachetait l’administration française toute entière.  Comme tu admirais son zèle et son application.

Vous avez eu six enfants. Que vous avez élevé avec amour et autorité. Apparemment toujours d’accord. Vos loisirs étaient communs : soirées de bridges endiablées, avec vos amis de la bonne bourgeoisie bayonnaise.

Et puis Jacques est parti, du jour au lendemain. Bonne Maman tu as dû apprendre à vivre seule. Tu as découvert qu’il y avait tellement de petites choses que tu ne savais pas faire, ou n’avais jamais faites. « Jamais je n’avais acheté de papier toilette avant la mort de votre grand-père.  » Quel mari admirable !

Et j’ai grandi. Quand j’ai eu 20 ans, Maman a fait sa crise d’adolescence ? Sans commentaire. Un peu tard peut-être, mais le voile a commencé à se lever. Bonne Maman, ta vie de couple était-elle si parfaite ? L’exemple que tu avais donné à tes enfants leur permettait-il de s’épanouir ? Ta fille, ma mère, avait l’air d’en douter… Je n’étais pas prête à l’entendre. N’était-ce pas trop tard ? Et les années ont continué à passer, les langues ont fini par se délier et ma maturité par l’accepter.

Pauvre Bon Papa. Tu étais tyrannique, ma chère Bonne Maman. Tu as fui ta mère et des études que tu détestais en épousant le premier homme que l’on t’a présenté. Amoureux de la montagne et sportif passionné, il a renoncé à ses grandes randonnées pour ne plus t’entendre de te lamenter sur ses absences. Enfermée dans tes principes, il a accepté de les faire rentrer dans la tête de vos enfants avec une main de fer. Le bridge ? un cauchemar, mais c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour voir son ami Jean.

C’est sur cette illusion du couple exceptionnel que nous nous sommes construits. Cette illusion a brûlé.

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Jacques…

Chon. Mais pourquoi me suis-je embringué dans cette galère ?

Ma décision est prise ; ce matin je vais aller chercher du pain et je ne reviendrai pas, j’aurais une crise cardiaque. Fini. Je n’en peux plus de jouer la comédie du couple exceptionnel.

Ça remonte à loin cette histoire et j’ai mis longtemps à m’en apercevoir, même si j’ai quand même réussi à y trouver mon compte. Mais aujourd’hui, je pars. C’est préférable. Si j’attends encore, il sera trop tard.

J’ai rencontré Renée, j’avais 20 ans. Tout le monde l’appelait Chon. On lui avait donné le nom de son père, mort à la guerre avant sa naissance. Mais personne n’avait jamais réussi à l’appeler ainsi. Alors elle était devenue Chon, Chonchon, Chonchette.

C’était émouvant. La jeune femme que j’ai rencontrée était jolie sans plus, elle donnait l’impression d’avoir une énergie débordante. Elle voulait beaucoup d’enfants, moi aussi. Elle avait une bonne éducation, c’était important. Alors pourquoi pas. Dans cette période d’entre-deux guerres, nous avions une urgence de vivre. Dans ma Lorraine natale, nous devions renaître par tous les moyens. Je voulais par-dessus tout ne pas perdre de temps. Alors je n’ai pas hésité.

Chon ne connaissait pas les hommes, élevée entre sa mère, sa grand-mère et son pensionnat de jeunes filles. Elle a découvert la moitié de l’humanité à mon contact. Au début, c’était très agréable de se sentir l’objet unique de son observation. Mais assez vite j’ai fini par m’apercevoir que son statut de fille unique l’avait modelée pour devenir une toute puissance unique. Elle m’aimait vraiment, mais dans le cadre contraint de ses exigences.

Merci les mutations qui m’ont permis, à intervalles réguliers, d’échapper à la foule de ses bonnes œuvres. Contrôleur des Impôts ? Un métier magnifique pour me perdre à l’infini dans la vie des autres et ne plus me cogner à mon enfermement. Six enfants ? Ça fait suffisamment de bruit pour que l’on renonce à se parler. Le bridge ? Un moment de calme absolu… et surtout ne pas parler pour ne pas déranger les bons joueurs.

Sans vague et sans bruit, je suis arrivé à soixante ans. J’ai vécu ce que j’avais à vivre. Ma femme n’a pas eu à se plaindre de moi. J’ai toujours été fidèle. Je suis fier de mes enfants. Les derniers sont assez grands maintenant pour s’en sortir seul. Je baisse les bras. Dans quelques minutes, je serai mort.

Et la consigne était : Après avoir fait la liste des couples exceptionnels qu’il a pu rencontrer personnellement, le narrateur va montrer ce qu’il perçoit, connait de ce couple. (début du texte : Le narrateur…)

Puis nouvelle consigne : Changement de rôle. Le narrateur est l’un des deux membres du couple. (début du texte : Jacques…)

 

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs

2 commentaires sur “Mon couple mourra aujourd’hui

  1. Comme toujours, c’est trop court ! Là, tu as un super sujet de roman, une vraie saga familiale des faux-semblants.
    Bravo encore.

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