Quand je ferme les yeux

tricycle Il est posé là, bien campé sur ces trois roues. La pédale haute. Prête à partir. Le cadre griffé, témoin de ses embardées hasardeuses et parfois malencontreuses. La selle rutilante, les jantes fraîchement astiquées. Le guidon bien décidé à sortir des voies toutes tracées.

« Je suis prêt » semble-t-il me dire. « Je t’attends ».

Posée sur le banc appuyé contre le mur de ma vieille maison de pierre grise, les deux mains reposant lourdement sur ma canne, je le regarde fixement. Le passant qui me jetterait un coup d’œil furtivement, intrigué par mon immobilité, me croirait tristement immortelle. Comme une gravure d’après-guerre. Une femme usée, fissurée par les attaques de la vie, qui, sans relâche, ont malmené un corps qui ne résiste plus ou presque.

Le soleil frais du matin caresse ma joue aussi ridée et sèche que ce petit vélo est lisse et charnu. Il est là prêt à partir à l’assaut du bitume pendant que je me ratatine, à bout de souffle. Mes yeux fatigués se ferment et laissent couler une larme. A mon âge, plus rien n’est étanche. Ou suis-je finalement émue ? Malgré les décennies qui ont défilé et ont raboté peu à peu mes sens et mon énergie. Resterait-il au fond de mes entrailles un petit bout de quelque chose capable de s’émouvoir ?

Dans l’obscurité de moi-même, derrière mes paupières closes, je retrouve la petite Charlotte que j’étais. Elle ouvre de grands yeux émerveillés devant cette machine étonnante qu’elle découvre le jour de ses trois ans dans la cour de la ferme. Elle tourne autour, l’examine, caresse chaque roue comme si elle attendait un ronronnement, tire sur les pédales, étonnée par ces deux excroissances, fait face au guidon et le défie « sais-tu que c’est moi qui décide ? », souffle sur la selle pour faire s’envoler la poussière de pollen qui s’y est déjà installée ce premier jour de printemps. Puis s’assoit dessus. Pose ses mains sur les poignées. Tend ses jambes. Les pose sur les pédales. Appuie sur la droite. Puis sur la gauche. Et s’élance. Doucement. Pour ressentir tranquillement le caractère qui habite ce drôle d’animal à trois roues. Elle lève les jambes, ça s’arrête. Elle les repose, appuie à nouveau, avec plus de force maintenant.  Elle sent bien que la machine peut s’emballer. Mais uniquement si elle le décide. Elle pousse sa main gauche vers la droite. Changement de direction. Le terrain est chaotique. Chemin de terre, raviné par les pluies d’hiver, défoncé par les sabots du troupeau qui passe et repasse, jour après jour. Une ornière. Elle bascule. La chute est douce. Charlotte rit, allongée au milieu des primevères du talus. Elle reprend son souffle, se relève, pousse l’engin sur une parcelle plane. Elle a compris, se remet en selle. Et file, file jusqu’aussi loin que ses petites jambes pourront l’emmener, de l’autre côté de la grange. Aujourd’hui, le jour de ses trois ans, elle a ressenti la liberté.

La liberté. Je m’en rappelle comme si c’était hier. La liberté d’agir. Combien de kilomètres j’ai parcouru sur ce tricycle adoré. Dans mon cerveau, au sommet de ma tête, j’intimais à mes pieds tout au bout de mon corps, d’appuyer sur ces pédales dociles qui obéissaient à chacune de mes impulsions. Mon corps tout entier se faisait courroie de transmission, se tendait pour diriger l’énergie qui me permettait de me lancer dans la grande aventure du jour. Un tour de France qui me faisait passer du potager à l’étable en passant par le puits et le poulailler, un Paris-Roubaix sur les pavés de la place de l’église, une balade bucolique autour de l’étang, une fugue rageuse jusqu’à la ferme de l’oncle Raymond, qui était bien le seul à me comprendre. Et toujours, toujours cette même conclusion : il me suffisait de décider de ne plus appuyer sur les pédales pour que tout s’arrête. Ma Grande Liberté : Décider. De rester sur place ou d’avancer.

Je suis là, assise sur ce banc, emmurée dans un corps qui rechigne à bouger. Mon merveilleux tricycle sous mes yeux délavés. Sous ses roues le terrain a bien changé. Goudron et chemin tout tracé. Mais regardez-le. Regardez-le bien. Il frémit d’impatience. La pédale en l’air, le regard tourné vers le lointain. Il n’a même pas vu la ligne au sol qui voudrait l’enfermer.

Je ferme les yeux. Et j’enfourche ma liberté retrouvée.

 

Sujet issu de l’atelier d’écriture Bricabook, photo de Sabine Faulmeyer, alias le (grand) petit carré jaune

 

 

8 commentaires sur “Quand je ferme les yeux

  1. Une belle évocation d’un temps passé qui demeure bien vivant dans les souvenirs que se plait à égrainer le narrateur (pour notre plus grand plaisir).
    J’ai particulièrement apprécié le tour de France improvisé…

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  2. Une écriture superbe au service de souvenirs pleins de nostalgie : bravo ! Bel hommage aussi à la liberté !

    P.S. : l’oncle Raymond, clin d’oeil à Poulidor 😉 ?

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  3. Ah, j’aime beaucoup ce texte. Les mots sont justes et efficaces, le style est fluide et le message délivré est superbe. Un grand bravo 😉 !

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  4. Décidément ce tricycle offre à beaucoup un sentiment de liberté, si petit soit-il ! j’ai beaucoup aimé ce cheminement dans la tête de la vieille dame et des sentiments puissants qui en surgissent, bravo !

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  5. Joli ! D’un corps usé par les ans et au souffle mesuré surgit une liberté retrouvée !
    Ce tricycle fait des merveilles. 🙂
    Belle puissance évocatrice.

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