Roman photo en 3 épisodes

Roman photo – Premier épisode

C’est l’histoire du quotidien, de l’éternel recommencement. Et c’est aussi celle de l’apprentissage de la vie.

Je nais, je me retrouve là dehors, secoué dans mille bras, j’ai faim, je me jette sur le premier sein, la première tétine. Je n’ai rien demandé, rien compris, pas réfléchi. C’est l’échec total, j’hurle ma rage, j’ai tellement faim mais rien ne vient. Je me calme. Les bras se décontractent, les voix se font plus douces, les mains plus caressantes. Je mange.

Me voilà assis, la tête bien droite, j’ai 4 mois. Un objet froid se glisse dans ma bouche et y dépose une substance molle. Je bave, je crache, je déglutis. Pourquoi pas. Faut juste faire le tri, il y a du bon et du mauvais là-dedans.

3 ans. Je suis désormais bien planté sur mes deux jambes. Je cours de droite et de gauche sous des « oh » réjouis ou des « ah » de terreur, me permettant d’obtenir câlins et autres sucreries, fessées ou sermons interminables.

Enfin, ils ont craqué, j’ai eu mon scooter à Noël. Depuis 15 ans que je les pratique, j’ai désormais une palette de situations bien en main.  Je jongle tous les jours pour que quelles que soient les conditions, le lieu ou mon humeur, je me rapproche tranquillement de mon objectif : me barrer, les laisser là en plan et enfin vivre ma vie.

Depuis 10 ans maintenant je suis cadre supérieur dans une grande boite cotée. Et chaque jour c’est pareil si je ne veux pas me faire virer. J’arrive à 7h. Je vais sentir les ondes à la machine à café. Je m’installe à mon bureau. Je relis les mails de la veille. Tour d’horizon à 360° de la situation. Puis j’élabore ma stratégie. 8h, je suis au clair. Je passe à l’attaque. Je balance des consignes tous azimuts. Je colmate, j’attise, je pose mes grenades, renforce mes alliances. 9h, je suis prêt. Ils arrivent. Sourire aux lèvres, je salue, j’interpelle : « Sympa ta soirée hier ? », « Et comment va la petite ? », Ton mal de tête va mieux ? », « Bien dormi malgré la pleine lune ? ».

C’est parti pour la nouvelle bataille du jour.

 

La proposition était : Choisir 3 photos (un lieu, un personnage (seul, portrait) et une mise en situation avec des personnages ou des objets). A partir de la mise en résonance en vous de ces photos, écrire une histoire.

 

Roman photo – Deuxième épisode

Un instant, j’ai cru que tu étais là. Comme un fou je tourne sur moi-même, je fouille la foule, je te cherche. Où es-tu ? Mais comme à chaque fois, je sais que c’est vain, tu n’es plus là. Et pourtant, cette fois-ci, ce n’est pas comme les autres fois Je te sens toute proche.

Je ferme les yeux et je te revois, explosion de couleur dans la foule uniforme. Tout mon corps vibre de ton bouillonnement d’énergie. Comme je t’aimais.

Roman Photo 2 4Nous nous sommes rencontrés à l’âge ou chaque jour en contient dix. Insolite parmi nous tous dans tes robes multicolores face à nos jeans monochromes, ton rire permanent m’attirait comme un aimant. Tu rayonnais et je résistais. J’avais déjà construit mon ailleurs. Tu débordais de liberté. Et tu n’en avais même pas conscience. Ta richesse innée me fascinait. En toi, toutes les vies semblaient réunies. Toute puissance de l’enfance, douceur de la maternité, sagesse du vieux singe.

Comme je t’aimais.

 

Roman Photo 2 2Tu as cru que c’était le hasard si un jour nous nous sommes retrouvés, seuls, dans ce chalet. Il avait tellement neigé. J’avais planifié les départs en traîneau par groupe. J’avais caché ton foulard rouge qui sentait si bon pour que tu le cherches et sois la dernière à rentrer. Nous n’avons pas pu partir, la tempête nous en a empêché. Personne ne pouvait se douter que j’avais tout organisé.

Comme je t’aimais.

Nous avons terminé nos études quelques semaines plus tard. Je suis parti retrouver celle qui m’attendait. Pourquoi ? C’est une énigme. Tu avais laissé au fond de moi une trace indélébile. Parce qu’à cet âge-là, chaque journée vaut dix jours, à la fin du jour il faut choisir sa vie. Tu ne m’as pas retenu non plus.

Au fil des années ton souvenir s’est estompé. Parfois, je croyais te voir au coin de la rue mais ce n’était jamais toi. J’ai fait du tri dans mes affaires il y a quelques semaines. Cette pochette rouge est tombée de l’enveloppe où je garde, comme un trophée, mon diplôme. Cette pochette était à toi, tu l’avais oubliée un jour sur une table de la cafet.

Roman Photo 2 1« « Rose tyrien » Remplace l’or véritable.
Ne jamais essayer de couvrir en une seule fois mais passer plusieurs couches en attendant que la couche précédente soit sèche. »

Est-ce pour cela que je t’ai laissée partir il y a 30 ans ? Est-ce cela ton secret. J’aurais donc une autre chance ?

Roman Photo 2 5

Ce matin, un instant j’ai cru que tu étais là. Comme un fou je tourne sur moi-même et mon regard tombe sur ce buisson croulant sous les fleurs. Je plonge mon visage dans cette rose épanouie au cœur généreux. Et je te retrouve, pimpante et fraîche, gorgée de soleil. Je te respire, te bois, te dévore, m’enivre, te caresse, m’abandonne, me perds.

Comme je t’aime.

 

 

La proposition était : Vous choisissez 3 nouvelles photos + un objet. « Au même moment, ou à un autre moment », dans un autre lieu, d’autres personnages sont confrontés à une énigme, un mystère. Racontez. 

 

 

Roman photo – Épilogue

20 ans. La liberté acquise avec mon scooter laisse la place à cette période magique de la vie où chaque jour en contient dix. Ni choix, ni loi. Dans la boulimie du moment, je frôle l’implosion, l’explosion. La vie est trop courte, rien ne m’échappe. Les filles sont belles, les cours de finances m’ennuient.

25 ans, fini de s’amuser, il faut penser à devenir adulte. Je sais que je laisse derrière moi un feu d’artifice. Est-ce l’odeur de la poudre ou l’exubérance enivrante de ses bouquets ? je ne sais pas, l’avenir le dira. Il m’attend, celui-là, tout tracé. Je viens de signer mon contrat de travail dans une grande boite française en plein essor, adoubé par le directeur financier, un bon ami de mon père. Ma femme me vénère. Nous attendons notre premier enfant. Elle m’apaise.

35 ans. Déjà 10 ans. Dans quelques jours les jumeaux arrivent. Nos deux aînés sont surexcités. Était-ce une bonne idée ? Mon travail m’absorbe, me bouffe, me tue. J’ai réussi, comme tous mes copains de promo, j’ai une belle situation, une belle famille, je fais envie. Je suis cité en exemple dans le journal des diplômés. J’ai de la chance.

40 ans. Une question me taraude. Pourquoi ?

50 ans. Comme tous les jours, je pars au bureau. Il est 6h30. Mes deux derniers ados m’ont encore pris la tête hier soir. Ma femme ne me parle plus que pour me demander de descendre la poubelle. Comme tous les jours du mois de mai, je pars à pied. C’est bon pour mon cœur a dit le cardiologue. Mon cœur qui ne fonctionne plus. Il a perdu l’habitude de se laisser aller. Comme un robot je prends l’avenue qui longe le jardin public. Je croise les joggers assidus qui profitent de l’air encore frais du matin. Et là, mon cœur s’emballe. Pas une crise cardiaque, non, plutôt une implosion. Je tourne sur moi-même, je cherche. Ce massif de rose… je plonge mon visage dans la première fleur qui se présente à moi, je ferme les yeux. Et je te vois. Pétillante et enflammée, comme la première fois que je t’ai croisée.

A 7h ce matin je ne serai pas au bureau pour la première fois depuis 25 ans.

 

La proposition était : Il se pourrait qu’il existe des liens entre ces deux premières situations. Lesquels ? A vous le narrateur, de tirer les fils inconnus entre ces personnages, ces situations et cet objet. Puis rentrez dans l’histoire et faites-la vivre. 

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs