Extérieur – Intérieur

Bardenas

De l’extérieur

C’est un peu comme le far west. Ce grand désert ocre s’est ouvert depuis peu après avoir été une zone militaire barricadée. Désert au milieu d’une région pas si aride, pas si désertique.

Les pics rocheux se dressent dans le ciel ; leurs pentes escarpées recouvertes de fientes abritent les vautours et leurs nichées. Les crevasses menacent d’engloutir le marcheur ébahi qui avance nez au vent éberlué par cette vision lunaire. Et au pied du massif rocheux, à perte de vue, des champs de coquelicots ondulent sous le vent.

Partout des panneaux interdisent l’accès, aucun barbelé. Les pistes, longs rubans couleur sable brûlés par le soleil, vous enjoignent de vous conformer à la règle dictée par les forces armées. L’absence de barbelés vous pousse à la transgression. Partir à l’assaut de la terre craquelée et de ces pics pour se confronter à cette nature torturée.

* Au loin, au milieu de ce rien asséché, un filet de fumée s’échappe de ce qui parait être un reste d’habitation. Ce n’est pourtant pas possible. Un déserteur ? Quelle stupidité, cette fumée. Déserteur suicidaire. Narguer l’autorité, vivre en surhomme mais jusqu’à quand ? Ou alors berger ? garde-champêtre ou autorité ? Ermite. C’est ça, ermite venu racheter par son sacrifice des décennies d’expérimentations barbares. Le pavot pour calmer les douleurs de la privation, le soleil pour chauffer ses articulations douloureuses, la terre grasse pour les cataplasmes sur ses yeux fatigués.

** Il est 16h. Un grondement envahit l’atmosphère. Le début de la fin du monde. La montagne se révolte, le grondement s’amplifie et pourtant rien ne bouge. La fumée continue à s’élever dans un ciel bleu tellement propre qu’il parait karchérisé. C’est l’écho du monde souterrain qui sort de sa léthargie après des décennies bâillonné ?

*** 16h. C’est l’heure de l’entrainement de la patrouille aérienne. Une heure pour déchirer le ciel, moustiques supersoniques, vains et invincibles, écrasants de supériorité, stupide de cécité. Jamais ils ne verront ni le déserteur ni l’ermite, ni ma bande de copains qui s’étale impudemment sur le site interdit.

 

De l’intérieur

Tous les jours depuis 30 ans c’est le même cérémonial. L’ermite s’est installé là dans le creux de ce rocher pour protester contre la barbarie de son pays. Au milieu de la zone militaire interdite. Tellement barbares qu’ils ne l’ont pas vu. Ils ne savent plus reconnaître la vie. Quand un humain vient s’installer ils le prennent pour un mouton. Depuis 30 ans il passe sous les radars. Même depuis que la zone est libérée. On ne se désintoxique pas en quelques semaines.

Un jour il publiera son livre, il doit raconter son histoire. Comment à 30 ans pour lutter sans arme, il a démontré la faiblesse du puissant en s’installant clandestin en plein cœur de son royaume.

Depuis 30 ans, il se lève, mange, court, dort, chasse, explore, cultive sans que personne ne l’inquiète. Jamais malade, il ne manque de rien. Il observe la transformation lente mais certaine de son milieu. Moins de mulots, plus de coquelicots. Tiens, un humain en uniforme. En voilà un en short aujourd’hui, puis deux, puis trois. Un vélo. Une escadrille de vélo. Une voiture, 10 les unes derrière les autres. Une occupation en chasse une autre. Peu de repos entre deux.

Depuis 30 ans, il cherche mais il n’a pas encore trouvé de raison suffisante pour retourner au village embrasser sa mère.

 

Et la consigne était :

De l’extérieur : Choisissez un lieu dans la nature qui vous inspire, irrite, repousse… Donnez à voir où vous êtes et ce qu’il se passe alors.
* Soudain, vous êtes happé par quelque chose, un détail qui vous interpelle, attise votre curiosité (5’)
** A un moment, vous entendez quelque chose, laissez faire votre imaginaire (5’)
*** Vous vous rappelez, remémorez ou pensez à quelque chose… (5’ )

De l’intérieur : Ces fragments « de l’extérieur » sont un pré-texte, une matière à réorganiser pour écrire une autre histoire, à partir des éléments qui vous inspirent, en laissant de côté ce qui est superflu. (20’)

 

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs