A celui qui se découvre vivant après sa mort 

IMG-20190813-WA0001Ce jour-là, je suis mort, et ma vie a tout d’un coup basculé.

Jusque-là, j’étais quelqu’un de sûr de moi, et même de carrément blasé. Rien ne m’étonnait. Je pensais que rien ne pouvait m’arriver, tout étant tellement prévisible. Alors je flirtais gentiment avec l’extrême. Ce petit jeu finissait même par m’ennuyer. Mais ce jour-là, je suis mort. Je n’en reviens toujours pas d’ailleurs ! Mais le plus étonnant dans cette affaire, c’est que maintenant je suis le plus heureux des morts parce que je découvre des trucs incroyables tous les jours !

Saviez-vous que la terre change de goût dans ma bouche selon que vous arrosiez ou qu’il pleuve comme aujourd’hui ? Ou que la plante au-dessus-de ma tête soit un rosier, un hortensia ou des primevères ?  Auriez-vous pu imaginer que la variété des insectes qui fourmillent est différente si vous m’apportez des fleurs jaunes ou bien des bleus ? Il faut entendre la fête des coccinelles quand elles voient arriver les jonquilles et les primevères et leur hargne contre le bourdonnement des abeilles avec qui elles se disputent leur précieux bifteck. Même mes fureurs d’ados sont ridicules comparées aux insultes qui fusent entre les tiges.

Ma saison préférée, c’est devenu l’hiver parce que c’est la période la plus vivante. Incroyable non ? Et oui, l’hiver, c’est là-dessous que ça vit, dans ma caisse, mon monde désormais. C’est à cette période que j’attends avec impatience que je me sens revivre. Chaque parcelle de mon squelette est chatouillé par une armée rampante, vers de terre, fourmis, mille-pattes, et autres cloportes. Ils se délectent de mes restes avec un appétit vorace. Ça chatouille, ça caresse, c’est tellement délicieux que j’en redemande. Ils sont tous devenus mes potes. Chaque jour ils sont des centaines à me traverser, chacun faisant son commentaire sur la saveur de mes articulations ou la raideur de mes vertèbres.

Ce que j’adore, c’est quand vous venez me voir.  Surtout les filles, quand elles sont en robes. Jamais je n’aurais cru qu’il pouvait y avoir autant de culottes différentes, y’en a pas une pareille. Les couleurs, les formes, la dentelle par-ci, le bel échancré par-là. C’est surtout l’été que je les vois, vous vous en doutez. Du coup, j’aime bien l’été aussi. Et le plus drôle, c’est que maintenant, j’entends tout. Bien sûr, ce que vous me racontez à voix haute, mais aussi, ce que même à une carcasse à six pieds sous terre vous n’osez pas dire. Surtout mes copines du collège d’ailleurs. Elles viennent en général à plusieurs. C’est peut-être pour ça. Devant les autres, elles la jouent cool, détendue… alors qu’au fond d’elles, elles hésitent entre m’injurier du genre « espèce de salaud, je t’aime tellement, t’as brisé ma vie », ou à me soutirer un aveu au travers de je ne sais quel chant d’oiseau que j’aurais envoyé « oh oui, ma jolie Juliette, c’est toi ma préférée » !

Un autre truc vraiment surprenant, c’est que la terre enregistre et me transmet chacune des vibrations de leurs corps. Quand leur cœur s’emballe, j’ai comme une larme qui coule ; quand leurs jambes flageolent, mes cotes d’entrechoquent ; quand un rire les secoue, ma cage thoracique enfle au point d’exploser. Et quand elles laissent échapper un souffle de tendresse, je me sens fondre.

Combien de temps tout cela va-t-il durer ? Je n’en sais rien. Et chaque jour je m’étonne d’être encore là, bien vivant.

Et la consigne était : Etre avec un personnage qui a la capacité de s’étonner de tout et qui regarde le monde d’une façon différente.

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs