La recette des biscuits de Noël

Bricabook 353 ryan-stefan
Atelier d’écriture Bricabook n°353 – © @ryanstefan

C’est une recette de biscuits qui se transmet dans ma famille depuis plusieurs générations. Quand le goudron luit sous la pluie, que les pavés glissent sous les feuilles qui pourrissent, que la seule issue pour échapper à la tristesse infinie du ciel gris semble être de suivre le flot qui se déverse dans les égouts vers les flammes de l’enfer, arrête-toi ! Sors dans la rue. Prends la main de la première personne que tu croises. Regarde l’ombre de vos corps qui se dessine à la lumière du réverbère. Tranche d’un coup sec l’adhérence au bitume sous la semelle de tes chaussures. Envole-toi et laisse l’ombre au sol prendre la couleur du nuage qui se vide, de la neige qui s’en échappe, de la farine légère que tu mets dans le saladier, du lait blanc que tu mélanges avec une pincée de levure, elle aussi si blanche. Fouette, fouette, fouette jusqu’à obtenir une pâte douce comme le coton blanc, lisse comme la crème que Maman étale si joliment sur son corps chaque matin.

Quand la feuille jaunie vient doucement te caresser l’intérieur du genou, rajoute un œuf puis le deuxième à l’approche de la feuille jumelle et continue à fouetter, fouetter, fouetter comme le vent d’hiver sur ton visage.

Lève la tête ; un peu plus loin la pourriture a commencé à donner au reste du feuillage une chaude couleur rousse brun doré, comme le miel et le bâton de cannelle. Broie ce dernier et jette le dans le saladier avec une généreuse cuillère du trésor des abeilles. Et fouette, fouette, à en avoir des douleurs dans le bras.

Découpe alors l’ombre blanche et ôte-la du macadam. Étale ta pâte finement et pose la double silhouette sur la pâte. Prends un couteau bien pointu et découpe sans pitié tout autour des deux corps. Reforme une boule de la pâte restante, étale là à nouveau. Repose la double silhouette, découpe à nouveau le contour et continue, continue jusqu’à ce que la pâte ne soit plus que silhouettes.

Et sur la plaque du four couleur macadam, pose tes silhouettes couleur d’automne. Glisse la plaque avec précaution au cœur de la flamme de l’enfer, dans les entrailles du monde. Ces entrailles qui te rappellent la douce chaleur de la matrice maternelle. Prends une profonde inspiration et commence à saliver en imaginant croquer les biscuits savoureux qui sortiront de terre.

Cette recette, je l’adore. Chaque année je la recommence. Elle n’a jamais la même saveur. Souvent ma sœur se moque de moi avec mes pauvres petits personnages que je vends sur le marché en décembre. C’est sûr ma sœur se faisait plus de fric en vendant de l’huile frelatée. Elle le parfumait à la truffe. Les clients n’y voyaient que du feu. Mais d’année en année, j’avais moins de clients. Ils mourraient tous après les fêtes. Alors, je devais m’éloigner, m’éloigner pour trouver toujours de nouveau clients. Cette année avec la grève, j’ai raté le seul train qui roulait. « Quand on a les rêves que vous avez dans la tête, on ne se tourmente pas pour un train raté » m’a dit le maire du village qui m’attendait. C’est vrai. J’en ai profité cette année pour tuer ma sœur. Fini l’huile frelatée à la truffe. L’année prochaine, je pourrai rester dans mon village. Celui où je suis née. Celui où je t’ai pris par la main un matin de décembre. Celui qui m’a offert de voir mon ombre de lait. De décoller la belle ombre blanche de nos silhouettes accrochées. De dessiner tout autour de nos corps le modèle des croquants que depuis des années je reproduis sans me lasser. Espérant chaque jour que tu te reconnaîtras. Rêvant de te serrer enfin fort contre moi.

Demain, je sortirais de chez moi en même temps que toi. Je te prendrai par la main.

 

Consigne : raconter une histoire autour de la photo. Thème interdit : l’enfance. Insérer dans l’histoire les phrases suivantes : « ma sœur se faisait plus de fric » ; « couper sans pitié » ; « quand on a les rêves que vous avez, on ne se tourmente pas pour un train raté » ; « te serrer fort contre moi ».

2 commentaires sur “La recette des biscuits de Noël

  1. J’adore cette histoire, bravo !
    Je trouve que ton style s’affirme et que tu as trouvé ta petite musique… percutante !
    Bisous

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