Totrenelle dans tous ses états

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Totrenelle en son corps confiné

C’était le surnom que lui avait donné son grand-père. Il y a très longtemps. Aujourd’hui, à 50 ans passé, lorsque l’aïeul, toujours vert, l’interpellait d’un bout à l’autre d’une salle de réception lambrissée et flamboyant sous les milles feux des lustres façon chandelier, il se débarrassait avec délice de son costume de financier sinistre pour redevenir le petit garçon si bouillonnant qu’il avait été. L’austère banquier confiné dans sa posture sévère, enfermé dans ce corps asséché par la discipline des marchés, révélait, l’espace d’un instant, l’éclat d’un feu follet. Héritier de cette banque dont son grand-père était encore le président d’honneur, il adorait ces instants uniques de complicité avec le grand homme impertinent, ou le parterre des plus grands s figeait dans un silence glacé, redoutant une irruption du vivant.
« Totrenelle ! ». Instant de grâce dans le monde du palpitant.

 

Nom de code : Totrenelle

Une marche militaire, ça à l’air simple, mais à y regarder de près, c’est bien compliqué. Le petit Bébert s’était engagé, il avait 16 ans. Il était marin. Il en avait toujours rêvé. Marin sur un grand bateau de guerre. Lui, le petit tout malingre et toujours moqué au milieu de ses bourreaux du jardin d’enfants, avait pris la plus belle des revanches. Aujourd’hui, il était un marin adulé. Son beau pompon rouge était parmi les plus caressés. Mais il avait un problème, Bébert. Il ne savait pas défiler. Et tous ses coreligionnaires lui en voulaient. Un matin de fête nationale alors qu’une fois de plus il s’était embrouillé dans un demi-tour compliqué, une maman dans la foule euphorique avait hurlé, terrifié « Totreneeeelle !». Ce rugissement l’avait percuté, il s’était imprimé dans son corps, dans sa marche et l’avait sauvé. Virage à gauche ? Totreneeelle !
Et plus jamais Bébert ne fut la risée de l’équipage. Plus une virée ratée. Et son pompon rouge est bien usé.

 

Totrenelle a 15 ans

Totrenelle a 15 ans aujourd’hui. Enfin. 14 ans c’était bien stupide comme âge. Mais 15 ! Enfin elle passe du côté des être responsables et respectables. Et à partir de désormais, elle sera traitée comme une grande. C’était le deal. « A 15 ans, on me dit tout. Je suis une adulte, je peux courir le monde, donner mon avis sur tout, et vous devez le considérer, et surtout, je peux décider pour ma vie, pour mes amis, manger ce que j’ai envie, dormir toute la journée, danser toute la nuit. » Le contrat était passé depuis de longues années. Il était signé. Il fallait le respecter.

15 mars. Totrenelle a 15 ans. 15 mars 2020. Demain, c’est le confinement. Alors Totrenelle hurle, trépigne s’emporte. « C’est quoi ce monde de merde qui se ligue contre moi ! Tout ça pour m’empêcher de vivre. Mais j’ai 15 ans moi ! Tout ça pour ça. » Ses vociférations remplissent la maison. Les portes claquent, les murs tremblent. Elle s’enferme dans sa chambre. Au bout de plusieurs heures tonitruantes, le silence tombe. Lourd, pesant, assourdissant. Totrenelle ouvre la porte de sa chambre dévastée, les papiers peints arrachés, les rideaux lacérés, le bureau fracassé, le tapis jonché d’objets pulvérisés.

Et d’une démarche solennelle, à pas mesurés, Totrenelle s’avance au milieu du salon, lève à hauteur de ses yeux le contrat qu’elle tient des deux mains, le déchire lentement « Bande de brigands. Ne faites pas de moi votre complice. Je resterai dans mon monde d’avant ».

 

Tot’ est fait pour Renelle

Comme chaque matin depuis vingt ans, Tot’ est parti tôt pour sa longue promenade à la fraîche, observer l’escargot qui sort de sa coquille, guetter la girolle qui pointe son nez dans le pli de la mousse, s’émouvoir de la pâquerette qui se déploie, caresser le dos lustré de la limace, succomber aux charmes du caillou tigré, posé là sur son chemin, comme si’l n’attendait qu’un pas de sa part pour feuler.

Tot’ a croisé, c’était inévitable, son affreuse voisine Renelle. « Alors, stupide Tot’, quelles découvertes prodigieuses as-tu faites ce matin ? Un renard t’a supplié de l’épargner ? Tu sais bien pourtant que sa queue sur mes épaules déployée serait du meilleur effet ! Et combien de jonquilles alanguies t’on t’elle ouvert leur cœur ? C’est enfin fait, tu vas te marier ? Ne vois-u donc pas que nous sommes, toi et moi, faits pour nous aimer ? ».

Tot’, Renelle, ne faisant plus qu’un. Le maire du village s’en réjouit. Il pourra enfin remettre son beau costume noir, prononcer gravement les mots indélébiles, serrer les mains comme le grand soir de l’élection, lever dignement son verre à cette union et attendre la naissance tant appelée de ses vœux de son troisième électeur.

Et la consigne était : « Totrenelle », un mot inventé : mettre en scène « Totrenelle » en lui donnant toutes sortes de formes, d’identités, de visages, et en jouant avec des tons, des couleurs, des registres, des ambiances, des situations différentes à chaque nouvelle proposition.
La forme, l’identité, le genre, la personnalité, le ton, le style de Totrenelle va changer au fil des propositions et au gré de votre imagination. 

1- Totrenelle : enfantin, joueur, espiègle, à votre convenance
2- Totrenelle : militaire
3- Totrenelle : exaspéré, colérique, rageur
4- campagnard.e, poétique, narquois, obséquieux  

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs

2 commentaires sur “Totrenelle dans tous ses états

  1. Je ne saurais comment l’expliquer mais par deux voir trois fois, en vous lisant je me suis dit qu’il y avait quelquechose de rétro, d’une autre époque qui courrait dans vos mots. Est-ce une nostalgie ? C’est pas sûr.
    Mais j’ai ce ressenti étrange de lire une histoire se passant il y a longtemps. Je n’en deduis rien, peut etre par contre un style inaprivoisé. Cette étrangeté crée ma curiosité. Vous n’y pouvez rien et moi non plus.

    J’ai beaucoup aimé « Totrenelle a 15 ans » Il y a quelque chose qui me fit penser à Poil de Carotte. Le monde de l’adolescence est un monde fascinant et hermétique, absurde pour les adultes, en révolye, tantôt triste, romantique poussé bon gré mal gré vers la construction du plein. Cette Totrenelle c’est un peu Mafalda en Argentine, ou FIFI brindacier en Allemagne. Quand elle s’insurge, elle nous fait du bien.

    Merci Madame

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    1. Merci Monsieur. Vos commentaires sont très justes. L’exercice était difficile. Donner à Totrenelle de multiples visages, un mot qui me parait très suranné et avec lequel il a bien fallu jongler. Et une pensée spéciale pour toutes les Totrenelles de 15 ans, cet âge qui nous fait tous rêver avant de l’atteindre et nous a tous un peu déçu, avec ou sans confinement 😉

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