11 mai

Le 11 mai, je me suis réveillée. Coupée en deux. Une partie de moi, légère, dans mon rêve des semaines passées. Un monde nouveau se préparait, un monde de solidarité, d’empathie, de sourire et de mercis. De vie. L’autre partie, plombée. Hésitante entre se lancer et rester terrée. On ne sait jamais. C’est ce qu’on pourrait appeler flotter entre deux eaux. Celle limpide et rafraîchissante de la source qui jaillit de la montagne qui l’a purifiée. Et celle viciée qui s’écoule sur la plage pour jeter nos déchets dans les océans dévastés.

Comme chaque jour de la semaine, il est 8h quand je pars pour ma promenade matinale. Mais cette fois-ci, tout a changé. Ce 11 mai, je ne me suis pas autorisée à marcher. Je le fais, sans papier, sans arrière-pensée, sans un œil rivé sur ma montre ni sur les mètres parcourus. Je m’embarque avec volupté dans ma liberté retrouvée. Un froid glacial me transperce tout le corps. Je transpire malgré tout en maintenant un pas rapide. Vite, franchir la ligne interdite du km 1. 1989. Je me sens berlinoise. Je saute au-delà du mur invisible. Pour découvrir le monde d’après. C’est la moitié de moi qui s’élance, convaincue d’un monde meilleur, conscient de ses erreurs, de ses dérapages, de ses excès, de ses oublis, ambitieux d’inventer sa nouvelle passion de vie, nettoyée de tous nos déchets d’inutilité.

Je tombe de l’autre côté, dans les cailloux, je m’écorche le genou. Mes yeux se cognent contre une affiche « Pourquoi des masques pour les travailleurs alors que les hôpitaux en manquent ? Non au retour au travail dans ces conditions. Macron démission. ». Je me relève, je ravale mon humiliation de la chute. Je repars. Au creux de mon ventre, l’angoisse de l’Amérique de 1929 et ses longues files de chômeurs devant la soupe populaire, en espérance vaine de la moindre besogne pour gagner de quoi payer son pain quotidien. Et dans mes oreilles, la rengaine de France Inter « l’Etat français a été le plus généreux de tous les pays d’Europe ; les français sont les plus mécontents de tous les européens ».

Je ne flotte plus entre deux eaux, je suis violemment chahutée par la houle, la nausée entre deux vagues. Combien serons-nous à chercher les clés d’un monde d’après ? Combien serons-nous à nous armer pour refuser le monde d’après ?

 

 

Et la consigne était : le jour d’après. Raconter le lundi 11 mai

Atelier d’écriture du samedi matin : Au fil des mots et des couleurs

Un commentaire sur “11 mai

  1. Bonjour,
    C’est un texte tres intéressant. J’ai eu un peu de mal à rentrer dedans, j’aime les accidents d’emblée qui vous cognent à la première phrase. Et je n’ai pas été kidnappé par votre levé du matin. Puis le sujet m’a passionné. Il s’agit pour moi de l’Homme face au Système. Notre liberté d’action et les règles. La sainte posture publique devant une crise sanitaire grave, une ignorance de tous, une incertitude qui plane d’où l’on voit avec une plus forte acuité ici et là, le vieux système grincer… La question jaillit sous vos traits, de ces paradoxes d’où se poursuivra le chemin car la question est entière. Votre flottement le propose. Je suis convaincu que cette situation exceptionnelle de notre histoire a mis en lumière les traits essentiels de la société sur laquelle nous sommes assis. Les plus clairvoyants y trouveront matière pour ne par tourner en rond. Quant « au monde d’après », vu comment Guillaume Erner l’utilise sur France Culture, il semble de plus en plus vraisemblable que si quelque chose bouge cela viendra de la société et elle seule pour contraindre le politique à appliquer son nouveau repas… ou pas. Les peuples font l’Histoire, les héros en remplissent son livre.

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