Un voyage en auto

10 ans. Ce matin tôt, tassés dans notre R5 à bout de souffle, nous avons pris le chemin des vacances. Maman au volant. Mon frère devant. Le seul homme de la famille, qui d’autre pourrait prétendre à la place royale ? Les trois sœurs à l’arrière, la petite au milieu. Qui d’autre que la dernière pourrait accepter sans broncher d’être la plus mal installée. 500 kilomètres interminables nous séparent de la ligne d’arrivée, la maison sauvée des ruines sans eau chaude et des toilettes sommaires. Notre paradis du mois d’août.
Enfin le panneau Argentat. De chaque côté de la route, les champs à l’herbe verte craquante bordés par la forêt. Les vaches affalées à l’ombre des châtaigniers attendent, les pis gonflés et fatalement douloureux, le retour à l’étable. Roulant au pas derrière le troupeau sur la route sinueuse remonte à nos narines l’odeur acide et douceâtre de la bouse fraichement expulsée. Balancement de fessiers bovins généreux et crasseux, queues imbibées de purin qui fouettent les flancs constellés de mouches, ça sent la relâche et les grandes soirées allongées sur la fière bande de goudron du hameau déserté, les mirettes écarquillées à l’affut des évanescentes étoiles filantes.
Nous voilà à l’arrêt. Le troupeau ne veut plus avancer. Nous avons chaud ; et mon frère qui sent la transpiration ! Je sors ma tête par la fenêtre. Il fait lourd. Les hirondelles volent bas, rase-motte à allure vertigineuse qui les précipite vers la clôture ; demi-tour éblouissant de grâce pour filer vers l’autre extrémité dans un ballet étourdissant. Pour une simple chasse aux moustiques craquants, aux mouches grasses qui gicle sous le sec claquement de bec.
C’est trop long, les marguerites m’appellent ; un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, plus du tout. Dans une pulsion d’amour j’ouvre grand la portière et je descends. Hurlement, Maman à cet instant redémarre. Me voilà par terre, nez dans cette bouse dont l’odeur me transporte dans les longues soirées de traite aux côtés de Marcel, charriant les seaux de lait chauds et fumant, me faisant éclabousser d’une giclée crémeuse.

La proposition était : Un Voyage en auto raconté par un enfant à la manière de Julian Ayesta, « Héléna ou la mer en été ». Voyage fait d’odeurs, d’images, de sensations, de couleurs avec les mots simples d’un enfant.
« A toute vitesse, fouettés par le vent, nous passons dans des zones de soleil jaune, des endroits où le soleil est plus blanc, dans des rues d’une ombre bleu et fraîche, dans une ombre grisâtre et chaude, dans une odeur d’algues, une odeur de pins, une odeur de graisse d’auto, dans la rue de la dame aux chiens avec un peignoir à pois, sous le balcon vitré de l’employé qui chante l’opéra le matin avec la fenêtre ouverte tout en faisant son nœud de cravate, dans les endroits de l’hiver, qui maintenant, en été, sont si différents. »