Adolescences

Ma vie de confinée.

Tu sais quoi Salomé, du délire ! T’as de la chance toi, t’habites, à la campagne. Mais moi, enfermée dans l’appart de ma mère toute la semaine, l’enfer !
Non, pire que l’enfer. Tu sais c’est quoi pire que l’enfer ? Imagine, c’est le matin, tu veux dormir mais comme c’est lundi, la daronne elle décide que tu dois pas perdre le rythme. Alors, 8h, allez hop hop, debout, debout. Elle gueule déjà parce que ta chambre, c’est le foutoir. Mais qu’est-ce que ça peut lui faire ? C’est pas elle qui dort avec les nids d’araignées dans sa chambre, c’est moi !
Alors, 8h, pour qu’elle me foute la paix, je fais semblant de me lever. Et zou petit déjeuner l’air de rien. Comme je laisse tout en plan ça lui fait une occasion de plus de bramer pour que je vienne ranger. En même temps, moi je fais exprès. Parce que tu sais quoi, si je range, jamais elle le lève, elle, son cul de son canapé. Donc avec mes écouteurs sur les oreilles, enfouie sous ma couette, rien qui dépasse, elle peut beugler à s’arracher les poumons, j’entends rien ! c’est là qu’elle bondit, arrache ma couverture, et elle arrive, fumasse, devant ma mine ébahie, le bras tendu et l’index pointé vers la cuisine. Je sais qu’elle vocifère mais thanks god les One Direction s’égosillent plus fort qu’elle, j’entends rien ! Mais bon, j’ai compris. J’m’arrache du lit et j’vais ranger. Mais j’ai gagné, elle s’est levée. Non mais si je fais pas ça, il va lui pousser des racines dans les fesses et des antennes à la place des yeux et des oreilles. C’est E.T. enchainée au canapé. Faut pas croire, c’est pour son bien que je glande H24 dans mon plumard.
Je vais même pas faire les courses. Faut s’faire une autorisation, ça m’soule. Je passe juste commande de ce que j’ai envie de manger. En même temps, c’est elle qui a voulu qu’on lui fasse les menus, faut savoir c’qu’on veut dans la vie, j’y peux rien moi. En tout cas c’est cool.

Mais finalement, j’ai p’t’être plus de chance que toi Salomé ? Parce qu’à cause de la campagne, toi t’es obligée de sortir. Jouer dans le jardin, non mais, comment tu fais ? Je sais même plus faire ça moi. Tu fais la chasse aux coccinelles ? Et ton amoureux, t’arrives à le voir en loucedé ? Je t’assure, moi j’en peux plus d’embrasser mon téléphone. Quand on sera libérés, j’m’en fous, j’embrasse tous les garçons de la classe. Ça sera aussi bon que tout une boite de Haribo. Meilleur même. Comme si t’avais la boite entière dans la bouche en même temps. J’en frissonne jusqu’à la racine des cheveux. Même Timothée je l’embrasserai. Ouais, même Timothée.
Je plane. Sur mon petit nuage du love. Tiens, je vais aller mettre le couvert. Et faire un bisou à ma mère. Ça fait bien une heure que je ne l’ai pas dérangée. Faut que j’surveille les racines.

Et la proposition était :
L’année 2020. Un.e enfant, un.e ado raconte à son copain ou sa copine des histoires de 2020

Mais arrête de faire la gueule !

Qu’est-ce que j’y peux si mon visage raconte ma vie ? Et aujourd’hui, ma vie c’est la merde. J’ai mal dormi. Il pleut, j’aime pas la pluie. Et je vous emmerde. Quand je dis ça, ma famille a les oreilles qui saignent. Oui, je vous emmerde, vous et vos gueules transparentes. Il fait beau, il pleut, t’es amoureux, tu te fais traiter de tepu… rien ne change. Ni sourire, ni larme, pas le moindre regard noir, aucun rictus amer. Transparence. Enfermés dans des corps vides, sans petit cœur qui tape et qui déborde.
Bam bam, bam bam, bam bam. J’ai fermé les yeux. Bam bam, bam bam, bam bam. Moi j’en ai un cœur qui tape. Pourquoi pas eux ?
« Marie-Ange, tu es vraiment insupportable, tu veux bien ouvrir les yeux ? C’est intolérable cette incapacité à vivre normalement. Tu ne peux donc jamais faire un effort, un ridicule et minuscule effort pour apprendre à vivre correctement ? »
Bam bam, bam bam, bam bam. C’est justement ce que je fais. J’apprends à vivre avec un cœur qui tape. Ce cœur qui fait tant mal quand la pluie tombe, que mon père beugle comme un veau qui part à l’abattoir ; ce cœur qui explose quand Joseph m’embrasse sur le coin de la bouche. Parce qu’il n’ose pas juste glisser un tout petit peu. Alors que j’en ai tellement envie.
« Marie-Ange, c’est quoi ce sourire narquois sur ton visage ? Marie-Ange c’est insupportable ! Et ne crois pas que je vais t’envoyer dans ta chambre, ça te ferait bien trop plaisir de te débarrasser de nous. Marie-Ange ça suffit. Ouvre les yeux maintenant ! ».
« Mais voyons Papa, fais pas la gueule. ».
Et vlan, une gifle. « File dans ta chambre Marie-Ange, et ne redescends que pour t’excuser ».
Une gifle ?!!! Non mais j’ai quinze ans moi ! Une gifle. Plutôt crever que de m’excuser. Mais comment ai-je pu naitre dans une famille pareille. Transparente et violente. Que d’la merde. Et maintenant, je suis condamnée à une grève de la faim. Parce que m’excuser de vivre, faut pas y compter. Allez, musique à fond. Je danse. Même dans ma chambre je vis moi. Je danse et je ferme les yeux. Et devant mes paupières les lèvres toutes chaudes et douces de Joseph. Trop bon, trop bon, trop bon. Bam bam, bam bam, bam bam.

Un commentaire sur “Adolescences

  1. Adolescence au grand air, adolescences aux grands airs. Bonne lecture 😘

    Le dim. 10 janv. 2021 à 19:57, Ecrire pour le plaisir… et pour être lue !

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