Dernières ethnies avant qu’elles ne disparaissent

Photographe Jimmy Nelson – Les dernières ethnies avant qu’elles ne disparaissent

Je suis racine enfouie, tête chercheuse au cœur du monde.
Je suis pourriture fertile, semence du monde futur.
Je suis tapis silencieux, protecteur des pattes du félin blessé.
Je suis blessure de l’homme trahi par se semblables.
Je suis les milles yeux des bestioles grouillantes à l’affût du sournois.
Je suis invisible dans mon tout espérant ton inconnu.
Je suis présent dans ce tout, amoureux de son vivant.

Je suis là, depuis toujours comme mon père avant moi.
Je suis parole, tradition et confrontation.
Je suis regard, vigilance et vision.
Je suis écoute, confidente et aux aguets.
Je suis force, protectrice et conquérante.
Je suis richesse, offerte et découverte.
Je suis gardien, responsable et troublé.
Je suis trouble, de la transformation et de la perte.
Je suis symbole, de ce qui a été et ne sera plus.
Je suis là, pour la dernière fois.

Je suis lumière dans ton obscurité
Je suis lumière échappée de tes chaines.
Je suis lumière pyromane de l’envahisseur.
Je suis lumière, torche révélatrice de ta noirceur.
Je suis lumière, flamme vacillante de ma douceur fragile.
Je suis lumière, tachée du sang de votre encre.
Je suis lumière et l’éclaire l’horreur que tu répands.
Je suis lumière, je te suivrai dans ta tombe et jamais ne s’éteindra le souvenir de ton malheur.
Je suis lumière d’un regard aimant mais qui jamais ne te pardonne.
Je suis lumière d’un regard qui te rendra fou.

Regarde bien ce corps noir d’ébène, musclé, enguirlandé : ces cheveux hirsutes, la crinière du lion sauvage cruel et menaçant ; ces cornes sorties des naseaux, phacochère furieux et destructeur. Et ce sexe dressé, cannibale monté comme un âne. Mais sexe à la peau occidentale, virilité de l’homme blanc, brandissant un clitoris en trophée.

Regarde, regarde bien. Le miracle de l’artifice. Cirage noir sur peau blanche, le bandeau qui ceint le front a nettoyé le charbon grossièrement étalé. Blair photoshoppé érigeant de ridicules cornes d’ivoire phosphorescentes, effrayantes dans la nuit. Paniers de grand-mères de nos campagnes dégoulinantes de vieilles fleurs fanées, enserrant les muscles pas si saillants du haut des bras. Et cet arc, délicieusement placé pour faire se pâmer ces dames sur un membre de légende, qu’elles en oublient qu’elles seront les victimes de l’appareil qui les honorera. Tu as remarqué ce manteau de gras qui enveloppe le dessous de peau ? Et ce plumeau grotesque, collé à la va-vite sur une kippa dérobée à la sortie d’une synagogue ? Même le rayon de soleil n’est qu’un spot mal réglé dans le flouté savane d’un studio poussiéreux.

Comment croire à une telle mise en scène ? Tu le vois le blanc dans son costume étriqué ? Il est là, tout coincé dans ses complexes derrière la boite noire.

Je remballe. C’est fini. Comment ai-je pu croire l’homme blanc ? Depuis une demi course de soleil il se pâme devant une boite noire, me singeant maladroitement. Un macaque devant une noix de coco. Je retourne auprès des miens. J’oublierai tout. Ça n’existe pas. Je n’entends plus l’oiseau qui chante derrière moi. J’ai perdu le tambour de mon cœur qui bat. Ce soleil qui brille là-bas est froid, il ne brûle pas ma peau, il ne chauffe pas la terre. Comment poussera ma forêt ? Je vous oublier qu’à cet endroit sur terre le monde est perdu. Je m’en vais.