10 avril 2021 – Attentive

Attentive. Ce mot là la fait rêver. Depuis qu’elle est toute petite, elle s’entraine. Au début, elle pensait qu’il suffisait d’ouvrir grand les yeux, de fixer son regard sur quelque chose et de tenir ses pupilles immobiles le plus longtemps possible. Un seul clignement des paupières et patatras, finie l’attention. Assez rapidement, elle put tenir plus de quatre heures sans les abaisser et sans même avoir une grosse larme qui roule sur sa joue. Elle adorait faire ça, mais elle doit avouer qu’elle était incapable de raconter ce qu’il s’était passé devant elle pendant qu’elle luttait pour garder l’œil intensément rivé sur sa cible.

Elle s’est particulièrement entrainée en prenant sa grand-mère comme cobaye. Mais elle, elle ne la comprenait pas. Elle la rabrouait sans cesse : « mais arrête, cesse donc, le vent va tourner et tu vas rester comme ça ! ». Et alors ? Elle ne louchait pas, elle restait attentive, c’est bien d’être attentive toute sa vie non ?

Elle s’entrainait durement à la maison pour devenir la première de la classe à l’école. Quand elle a commencé, ses profs disaient à sa mère : « Elle a l’air concentré, oui…. Mais est-elle vraiment attentive ? Nous n’arrivons pas à savoir. ». Ils ont un jeu sadique les profs. Tout le monde le connait mais tout le monde se fait prendre. Ils parlent, ils parlent, et tout d’un coup ils s’arrêtent. C’est le grand silence, gênant. C’est pas normal un prof qui arrête de parler, non ? Et c’est à ce moment que la fameuse phrase tombe « qu’est-ce que je viens de dire Machin ? ». Et quand c’est elle, Machin, c’est le blanc, total, immaculé. Impossible de répéter la dernière phrase du prof.

C’est bien qu’attentive, ce n’est pas qu’une histoire de regard se dit-elle. Le regard, ce n’est finalement que le signe extérieur d’attention. Elle réfléchit plusieurs jours, même peut-être plusieurs moi, et petit à petit, elle ajouta d’autres dimensions : ses oreilles, tendue à s’en arracher de la tête pour enregistrer la musique des sons, sa mémoire vint juste après, comme un robot, qui s’emparait de chaque mot émis, et entre deux reprises de souffle de l’enseignant, se mettait à répéter silencieusement mot pour mot tout ce que venait d’énoncer l’orateur. S’il faisait une pause entre deux grandes idées, elle reprenait, par cœur, les phrases qu’il venait de déverser. Inconsciemment, au fil des heures d’entrainement, le mouvement est venu se rajouter à la musicalité des mots et chaque son fini par être associé aux remuements qui le produisent.

D’un arrondi de bouche à une langue caressant lentement les lèvres, d’une narine frémissante à un œil qui se mouille, d’une note plus grave à un chat dans la gorge, d’un soupir appuyé à… elle appris à traduire tous les signaux et à ressentir intensément la mécanique des discours, à distinguer les jeux d’acteurs, à saisir les humanités cachées, à démasquer les abjections rampantes.

Elle a passé son bac l’année dernière. Une commission par discipline s’est réunie pour chacune de ses copies. L’examinateur de math a pleuré, toutes ses certitudes s’étaient effondrées. Celle d’histoire a regretté le sujet, elle est en profonde dépression après avoir lu la révélation de la sinistre et constante noirceur de l’homme, siècle après siècle. Celui de sciences éco, de son côté, a repris espoir sur un possible futur raisonné, si seulement nous voulions tous… Le prof de philo est en déroute, son âme est à vif. Celui d’anglais est fasciné par la finesse et la précision du vocabulaire, associé à la ponctuation et aux indications de lecture mise en marge du devoir. Un spectacle vivant qui jaillit de la copie. Celle d’art plastique est déboussolée, elle est secouée de spasmes violents et frissonne sans pouvoir s’arrêter, incapable de stopper le flot ininterrompu d’émotions qui la submerge. Quant au prof de gym, il ne cesse de s’extasier sur la perfection du geste, si éloignée des performances très décevantes. En bref, ces commissions indépendantes n’ont révélé que la profonde inaptitude des examinateurs à pouvoir évaluer une élève qui a si bien respecté la consigne : soyez attentive !

Confinement numéro trois, dans l’intimité de nos états

Epanouie – Grognon – Captivée – Touchée