14 avril 2021 – Sereine

Sereine. Elle est belle. Elle a l’air tellement sereine. Elle est née au début du siècle dernier, tout au début de la grande guerre, quand la moitié du monde glissait une fois de plus dans une période sombre. Elle est arrivée quelques mois à peine après la mort de son père sur un champ de bataille. Sa mère s’est battue pour qu’elle mange à sa faim. Jusqu’à la fin de son adolescence elle a avalé en grimaçant des litres d’huile de foie de morue pour fortifier son corps trop menu. Petite mère courage. Elle n’aimait pas voir le front de sa mère se plisser, présage d’une grande déferlante de tristesse qui allait s’abattre sur ses journées. Elle guettait les signes annonciateurs et faisait preuve d’une ingéniosité hors pair pour tenir éloignée la vague qui finissait toujours par les submerger, mais avec moins de vigueur peut-être. Elle prit du poids pour rassurer sa mère. Poids puis surpoids qu’elle traina toute sa vie.

Elle se maria, très jeune. C’était important la sécurité apportée par un homme. Sa mère lui avait tellement répété « Ah si ton père avait été là ». Elle fit des études d’infirmière. Si elle avait pu être aux côtés de son père sur le champ de bataille, peut-être l’aurait-elle sauvé ? Plus jamais un homme ne devait mourir si jeune. Elle ne put jamais se résoudre à abandonner son métier malgré la famille nombreuse qui ne tarda pas à peupler leur petite maison. Et il y eut de nouveau la guerre. Son mari fut fait prisonnier. Pendant des mois et des mois, elle s’occupa de ses enfants, ils étaient déjà quatre, soignait les militaires qui arrivait par convois, mutilés, hurlants, se demandant à chaque fois si elle n’y découvrirait pas un jour l’homme dont elle réclamait le retour ardemment chaque soir dans ses prières. Jour après jour, son front se plissait, son regard s’obscurcissait. Elle se demandait ce qu’il mangerait demain, si elle aurait la force d’aller jusqu’au puit tirer l’eau, si son dernier ferait enfin des progrès ou si à jamais il garderait ce regard un peu hébété, ce phrasé saccadé, ce corps maladroit.

Son mari est rentré, ils furent heureux, presque insouciant quelques mois, puis ce fut la tragédie de leur troisième fille emportée en quelques semaines. Elle arrêta de travailler. A quoi bon sauver les autres quand on ne peut pas sauver son propre enfant. La vague sinistre l’emporta à nouveau. Que peut-on contre le sort qui s’acharne ? Il y eut trois autres enfants, plus tard. Trois beaux enfants, joyeux. Elle retrouva une ébauche de sourire, sinon un sens. Mais elle restait inquiète. Accrochée à son poste radio, elle guettait les nouvelles du monde. Dès qu’elle le put, elle fit installer le téléphone, sursautant à chaque appel, tremblante chaque fois qu’elle décrochait, redoutant le pire. Si tout va bien c’est que ça va bientôt mal aller. Et le téléphone sonna pour annoncer la mort soudaine de son mari, en pleine rue, alors qu’il revenait, comme chaque jour pour déjeuner.

Elle était encore jeune, avait trois enfants étudiants. Ils finirent leurs études et partir, pour croire qu’ils avaient un avenir, un avenir sans tremblement de terre, sans coup de tonnerre. Elle fit face à tout. Son fils, qui n’avait jamais su bien se débrouiller, fût tué un soir, dans une rixe de quartier. Pourquoi se trouvait-il là ? Elle ne le sut jamais. Sa fille ainée, puis les suivants divorcèrent, tous. Deux de ses petits enfants se droguèrent ; une de ses petites-filles fût violée par son voisin de palier, mais ça elle ne le sut jamais. Et elle, elle était toujours là. Vous la croisiez dans la rue, elle avait les lèvres serrées, les sourcils froncés. Elle guettait, cherchait d’où viendrait le danger. Elle connaissait beaucoup de monde, elle était appréciée. Elle avait fini par passer son temps dans de nombreuses bonnes œuvres comme elle disait. Ce n’était pas par générosité, non, plutôt par devoir, pour racheter ses péchés. Parce que son Dieu disait que l’homme est pécheur et qu’il doit se racheter. Elle n’avait jamais voulu douter, donc elle faisait ce qui lui était demandé. Surtout, ne pas penser. On ne sait jamais.

Un soir ou elle était fatiguée, elle appela sa fille, celle qu’elle préférait, qui habitait juste à côté. Elle ne lui a jamais dit, entre nous, qu’elle était sa préférée. Ça ne se dit pas ces choses-là, elle avait même honte d’une telle pensée. Enfin, ce soir-là, elle avait besoin de parler. Elle lui téléphona, et elle ne sait pas très bien pourquoi elle lui parla longtemps, de sa vie, de ses drames, de ses espoirs, de ses bonheurs qui étaient arrivés parfois, rares. Mais c’est comme ça, je crois que c’est ça la vie. Jusqu’à cet instant ou je te parle, lui dit-elle, j’ai cru que j’étais née sous une mauvaise étoile. Mais ce soir, je me dis que non, c’est ça la vie. La beauté et l’horreur, le bonheur et le malheur, la joie et la tristesse, l’ennui et la folie, le trop et le pas assez.

Le lendemain, avant d’aller travailler, sa fille eut l’envie de passer l’embrasser. Elle sonna, puis entra. Il était tôt, sa mère avait l’habitude de préparer son café au lait et ses tartines pour aller les savourer lentement dans son lit. Une habitude qu’elle avait créée enfant dans ses moments d’amour avec sa propre maman et qu’elle avait retrouvée avec bonheur et nostalgie quand tous ses enfants furent partis. Sa fille pénétra dans l’appartement et frappa à la porte de sa chambre pour s’assurer de ne pas la surprendre dans une posture inconvenante. Elle savait sa mère très prude et ne voulait pas l’incommoder. Simplement la serrer dans ses bras. Mais non, elle dormait encore. Elle s’approcha sur la pointe des pieds, se pencha pour l’embrasser mais s’arrêta, surprise. Elle voyait pour la première fois un visage magnifique, sans plus une ride, rayonnant. Elle était belle. Enfin sereine. Elle ne respirait plus.

Confinement numéro trois, dans l’intimité de nos états

EpanouieGrognonCaptivéeTouchéeAttentiveReconnaissanteEmuePleine de rancœur